Parti Libertarien de Genève

Accueil  |  Programme  |  Articles |  Contact


À l’occasion du débat suscité par notre publication de l’image ci-dessous sur Facebook, il me semble pertinent de reproduire ici le texte publié il y a un an sur mon blog, et qui attire l’attention sur la différence cruciale entre nationalisme et patriotisme. Par ce texte, qui devrait mettre les points sur les i, je ne souhaite pas clore le débat, mais le rendre plus intelligent ; appuyé sur une meilleure définition des termes, il pourra se concentrer plus directement sur les vraies questions qu’il faut se poser : est-ce vraiment anti-patriote d’ouvrir les frontières, ou seulement anti-nationaliste ? le repli de la nation sur elle-même serait-il économiquement viable ? comment qualifier les actuels mouvements politiques existant en Suisse ; lesquels sont-ils patriotes, lesquels nationalistes ; lesquels ne sont-ils ni l’un ni l’autre ?





Pour ne pas mélanger politique et sémantique


On a pu lire ces derniers temps une profusion de sottises sur la différence entre patriotisme et nationalisme. Les commentaires et opinions – des ambitieux, en particulier – ont envahi les réseaux sociaux, et, plus agaçant encore, certains ont même été glorieusement publiés dans les journaux. À mon tour d’étaler ma bêtise ! Mais, parce que je n’ai pas un grand amour pour la politique et les politiciens, parce que mon souhait serait même qu’on puisse s’en passer, je n’écris pas pour me faire voir. J’écris parce que j’ai acquis au cours du temps un certain goût pour la précision des termes, et une aversion pour ceux qui parlent avant tout pour parler.

Si vous le voulez bien, j’aimerais donc analyser en quelques lignes la différence entre patriotisme et nationalisme, non pas pour participer au concours du paraître, mais à la véritable discussion de fond.

Patrie est la traduction directe du mot latin patria, qui est un terme dérivé du mot père. En effet, père au singulier se dit pater, et au pluriel patres. Attendu qu’on peut difficilement avoir plusieurs pères directs, le mot patres revêt évidemment le sens d’ancêtres. Voilà ce qu’il suffit d’établir pour comprendre le véritable sens du mot patrie : la patrie, c’est ce que nous lèguent nos ancêtres. Ceci comprend notamment la terre, les villes et leur architecture, mais aussi les us et coutumes, la culture, et les institutions. Le patriotisme n’est autre que le pieux respect de cet héritage. Inutile d’en débattre, puisque ceci est établi depuis l’Antiquité ; on voue un culte aux dieux, et en parallèle, mais non moins important, on voue aussi un culte aux ancêtres, et c’est donc pieusement – j’insiste – qu’on respecte leur héritage. En conséquence, le patriote, tourné vers le passé, emploie une partie au moins de son présent à protéger et rendre hommage à ce passé, parce qu’il en ressent l’obligation morale. Il est comme un enfant qui aime ses parents d’une part instinctivement, sans y réfléchir, d’autre part par raison, parce qu’il sait et est reconnaissant de ce qu’ils ont fait pour lui.

Tout comme le mot Église signifie originellement la communion des membres de la communauté, et non pas le bâtiment ou l’institution religieuse, la nation (du latin natio) est l’ensemble des concitoyens. Puisque le groupe existe ici et maintenant, le nationalisme est donc le fait de protéger ce que nous avons actuellement, sans prendre compte de ce que l’on avait auparavant. Cette affirmation peut vous paraître restrictive si vous oubliez qu’on peut tout à fait être patriote et nationaliste à la fois, tout comme le goût pour le chocolat n’empêche pas celui pour les fraises ; gardez bien cet aspect dans votre esprit pour me comprendre, car je vais poursuivre en dissociant bien les deux tendances. Ainsi donc, le nationaliste pur, celui qui ne s’embarrasse pas de patriotisme, n’est pas dans une attitude de culte mais dans une attitude de défense et de favoritisme. En effet, il a à cœur de protéger et privilégier les intérêts de son groupe, qui se développent nécessairement dans le présent et l’avenir. Le monde changeant, il se peut que les intérêts de son groupe ne soient plus les mêmes que celui des ancêtres, et parfois qu’ils s’opposent – ou semblent s’opposer – à ceux d’un autre groupe.

On peut maintenant commencer à examiner quelles réactions la même situation devrait logiquement provoquer chez les uns et chez les autres. De ce qui a été postulé plus haut, on déduit que si les intérêts de la nation le commandaient, l’extrême nationaliste n’hésiterait pas à abandonner le territoire, ce qu’un individu nationaliste et patriote ne pourrait envisager qu’au prix de ce qui lui semblerait être un terrible sacrifice. Quant à l’extrême patriote, il se ferait le devoir de mourir sur place pour ne jamais laisser son héritage à quiconque, car ce serait commettre un crime à la mémoire des ancêtres. Pour reprendre la deuxième idée évoquée plus haut, le nationaliste pourrait entrevoir d’un œil favorable une politique militaire agressive – destructrice ou expansionniste, en fonction des cas. Le patriote quant à lui n’éprouve pour les autres pays ni haine, ni envie, mais la plus parfaite indifférence, car rien ne le lie à ces derniers. Dans son éternel souci de protéger et conserver son héritage, il concevra tout au plus une forme de méfiance à l’égard des autres pays, qui le poussera à appliquer une politique militaire défensive, par précaution. Quant à celui qui dira « il faut imposer notre domination sur les autres peuples pour nous rendre dignes de nos ancêtres » il n’est autre que notre fameux nationaliste- patriote.

Et voici maintenant la conclusion à propos de laquelle nos politicards se chamaillent : de tout ce qui a été dit précédemment, il découle que le patriotisme poussé à l’extrême, tourné vers le passé et centré sur la sauvegarde de son héritage, rejette le progrès et mène à l’isolationnisme, tandis que le nationalisme crée un rapport conflictuel aux autres. Ainsi, le patriotisme exagéré peut amener un pays à stagner et dépérir lentement – et donc à négliger la nation au profit supposé des ancêtres – mais seul le nationalisme peut pousser un pays à la guerre pour imposer la domination de sa nation – en ne se souciant guère de la continuité.

Avant de placer bientôt un point final, il me faut préciser une dernière chose, car mon utilisation du terme ancêtres a pu troubler quelques lecteurs. Je crois sincèrement qu’il est possible d’être patriote sans avoir du « sang suisse ». Ce qui compte en effet, c’est l’amour qu’on porte au pays et la reconnaissance qu’on sent lui devoir, et ces deux sentiments sont tout aussi justifiés si on vient d’arriver que si on est membre d’une famille établie dans le pays depuis plusieurs siècles. Quant au nationalisme, il me semble tout juste utile de préciser que si l’on se sent intégré dans le groupe que forme la nation, le fait de vouloir participer à sa prospérité est déjà du nationalisme, et ne requiert aucune condition supplémentaire.

Fabio Battiato
Porte-parole du Parti Libertarien de Genève